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Novembre 2018
Barbara Friedman, Gulliver Alone (2016)  
Huile sur lin | 48” x 48”  
Image numérique | 2800 × 2686 px  
©Barbara Friedman barbarafriedmanpaintings.com  

L’authenticité des images numériques est plus que jamais sujette à suspicion. En cette ère de fake news, ce sont les images de presse qui éveillent les plus importants soupçons. Voilà pourquoi celles-ci sont désormais mises sous surveillance, filtrées par des dispositifs automatisés de validation de leur véracité1. Il en va de la préservation du contrat moral liant les médias au lecteur. En est-il de même dans le domaine de la littérature, sachant que celle-ci n’est aucunement subordonnée à ce semblable déontologie ? Existe-t-il en littérature un pendant à cette traque à la falsification informatique de l’image, compte tenu du fait que la fiction littéraire cultive abondamment la méprise ? Ainsi que l’écrivent Cassie Bérard et Jean-Philippe Lamarche dans le texte de présentation du dossier « Littérature suspecte. Ambiguïtés, tromperies, détournements », pièce maîtresse du présent numéro, Nathalie Sarraute, dans L’ère du soupçon (1956), observait déjà l’émergence d’une méfiance réciproque entre l’auteur et le lecteur. Cette méfiance n’aurait cessé de croître, jusqu’à compromettre aujourd’hui l’« immersion fictionnelle » pourtant nécessaire à la création et à la réception du texte. Le doute serait depuis lors devenu un objet d’étude, le lieu d’une investigation savante et le point focal d’une méfiance partagée. C’est à l’examen de ces zones de suspicion émaillant la littérature contemporaine que nous convient les textes réunis dans ce dossier.  Les oeuvres de la série « Unreliable Narrators » réalisées par Barbara Friedman, indicatif visuel de ce numéro, ébranlent également les certitudes. Par la représentation de figures populaires malléables (Gumby) extensibles (Pinocchio) ou hyberboliques (Gulliver), Friedman distord à dessein le réel, soumis de surcroît à un traitement pictural faussement naïf. Même la véracité historique de l’image cinématographique, surtout lorsque celle-ci a pour tâche de remodeler les mémoires collectives, n’est guère plus assurée, ni même souhaitable, comme l’explique Rémy Besson dans une contribution hors dossier consacrée à l’analyse du film Hochelaga, terre des âmes de François Girard (2017).

Vincent Lavoie
Directeur

  • 1. Voir FARID, Hany. 2016. Photo Forensics. Cambridge (MA) : MIT Press, 336 p. Professeur de sciences informatiques au Darmouth College, Farid a mis au point, pour le compte du New York Times, de Reuters et de l’Associated Press, des systèmes automatisés permettant de détecter les manipulations d’images numériques.
Pour citer

LAVOIE, Vincent. 2018. « Éditorial », Captures, vol. 3, no 2 (novembre). En ligne : revuecaptures.org/node/3074