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Section Contrepoints sous la responsabilité de : 
Nadja Cohen

Dans La Pluie, performance réalisée et filmée en 1969 dans son jardin bruxellois rue de la Pépinière, Marcel Broodthaers se met en scène, assis sous une pluie torrentielle artificielle, en train d’écrire ce qui ne dépassera guère le stade de « projet pour un texte », comme l’annonce le sous-titre choisi pour l’œuvre qui s’affiche aussi en incrustation à la fin du court-métrage.

Dans un gag visuel à la Buster Keaton, l’artiste belge, assiste, imperturbable, à la dilution de ses phrases à mesure qu’il les écrit à la plume sur une page détrempée, le texte se muant progressivement en un lavis abstrait. Découragé par cette tâche digne de Sisyphe, Broodthaers dont on ne voit plus que la main dans le plan final, finit par poser la plume comme on rend les armes.

Marcel Broodthaers (réal.), La Pluie (projet pour un texte) (1969)
Collection Centre Pompidou, Numéro d'inventaire : AM 1996-F1310, film cinématographique 16 mm noir et blanc, silencieux, 2 min  
Vidéo numérique | 480 x 360 px, 122 s  

Ce court-métrage énigmatique mettant en scène de manière abstraite une figure d’écrivain n’a toutefois rien d’univoque. On pourrait évidemment y lire l’impossibilité de l’écriture, mais aussi d’une certaine façon celle du film, le renoncement au texte signant aussi la fin du court-métrage. Le texte qui se dérobe à l’écran, mais qui nous est disponible (un fac-similé du texte est reproduit dans Marcel Broodthaers, Cinéma, Barcelone, Fundació Antoni Tàpies, 1997, p. 184-185, de même qu’en ligne), explicite d’ailleurs la volonté de son auteur de « ne pas faire de film et en même temps [d’]accepter la valeur du film vierge, cette page blanche du cinéaste et [de] prier pour que d’autres le fassent », selon une métaphore déjà bien éprouvée, celle de la caméra-stylo.

Le film exalte aussi la beauté plastique de la page, témoignant du passage de Broodthaers de la poésie aux arts plastiques, déjà sensible dans Pense-bête (1964), sa première œuvre non littéraire, constituée d’un assemblage d’exemplaires emplâtrés de son dernier recueil de poésie. Dans La Pluie, ce n’est cette fois plus la lecture mais l’écriture qui est rendue impossible. Le texte, devenu sculpture dans un cas, film dans l’autre, donne chaque fois naissance à une autre œuvre à la faveur d’une opération de transmédiation. Mettant en scène l’effacement progressif des mots de l’auteur, La Pluie fait enfin écho à une autre œuvre fameuse réalisée la même année par Broodthaers, qui consistait à placer des bandes noires sur le texte du Coup de dés mallarméen pour attirer l’attention sur sa seule mise en espace et exalter le livre comme objet plastique.

Dilué, effacé, empêché, le texte de Broodthaers reste toujours à l’état de « projet ». Sans pour autant cesser de dialoguer avec les poètes, la figure de l’écrivain, avec laquelle l’artiste a choisi de rompre pour embrasser celle du plasticien, opère ici sa mue, sous une pluie battante qui nettoie le texte du signifié et semble débarrasser avec humour l’écrivain de toute velléité de signifier.

Pour citer

COHEN, Nadja. 2017. « La Pluie (projet pour un texte) », Captures, vol. 2, no 1 (mai), contrepoints « Écrivains à l'écran ». En ligne : http://www.revuecaptures.org/node/760/