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Section Contrepoints sous la responsabilité de : 
Marie-Christine Lambert-Perreault
Geneviève Sicotte

C’est dans le cadre de la 4e édition d’ORANGE, l’événement d’art actuel de Saint-Hyacinthe, que le duo Doyon/Demers — formé par Hélène Doyon et Jean-Pierre Demers — présente l’installation Prenez et mangez (2012). Dans un environnement de type laboratoire (4,3 m x 4,8 m x 2,3 m) recouvert de mélamine blanche, une forme humaine, christique, composée d’un squelette de plastique enveloppé de pièces de viande fumée retenues par des ficelles, est suspendue par les poignets à un cylindre jaune horizontal, son corps traçant dans le vide le poteau d’une croix. Au fil des jours que dure l’exposition, le Christ de viande apparaît de plus en plus décharné à mesure que le gras suinte et dégoutte et que la chair se contracte en séchant. Sur le sol sont posés des vaporisateurs de vinaigre, évoquant la boisson vinaigrée offerte au crucifié ou le vin eucharistique. Les visiteurs sont implicitement conviés à asperger la figure de façon à prendre part à sa préservation ou, du moins, à limiter sa détérioration. Le duo Doyon/Demers privilégie « les dispositifs participatifs » permettant « d’expérimenter l’immédiateté de l’œuvre » (Doyon, 2016). Prenez et mangez peut ainsi se lire comme le récit de l’évolution d’une installation organique, putrescible, et de l’intervention des spectateurs sur elle.

Cette « œuvre sculptée, bien en chair et odorante » évoque les notions «  [d’]anthropophagie et [de] théophagie opérant symboliquement dans la communion chrétienne, ce rituel bien connu selon lequel le prêtre mange l’hostie, “le corps du Christ”, avant d’en faire la distribution aux fidèles méritants » (Dorais, Grenier et Katinoglou). Dans la théophagie, une pratique rituelle consistant en l’ingestion symbolique d’un dieu, mais aussi un mythe et un fantasme archaïque indissociables du cannibalisme, « l’axe de l’oralité fait apparaître une proximité pulsionnelle étonnante entre les conceptions psychanalytiques et les grandes théogonies occidentales », selon la quatrième de couverture du livre de Nicos Nicolaïdis.

Relevant davantage du fantasme que de la pratique effective à l’époque contemporaine, l’anthropophagie constitue un tabou fondateur de la société, selon Sigmund Freud; c’est pourquoi ses occurrences criminelles, réelles ou fictionnelles, frappent l’imaginaire, de Luka Rocco Magnotta à Hannibal Lecter (voir dans ce dossier l’article de Sophie Horth). Les écrits anthropologiques ou psychanalytiques sur la question soulignent que, en assimilant un proche aimé ou un valeureux ennemi, de manière réelle ou fantasmatique, le sujet chercherait à s’approprier ses attributs, par un processus d’incorporation-identification. Dans la plupart des confessions chrétiennes, l’eucharistie commémore et perpétue, sur le plan symbolique, le sacrifice du fils de Dieu pour le salut des humains. Certaines œuvres artistiques, dont La Ricotta de Pier Paolo Pasolini (voir dans ce dossier l’article de Mélanie Boucher) effectuent une subversion des codes culturels associés à la représentation du sacrement et, plus largement, du sacré. Prenez et mangez produit un récit où l’utilisation au second degré d’objets triviaux recontextualisés (un squelette anatomique et des charcuteries) permet la remise en circulation et le détournement d’un matériau narratif, culturel ou religieux, sérieux. À travers un jeu sur les fonctions des objets et des symboles, Prenez et mangez raconte de ce point de vue une perte de sacralité.

Dans l’installation de Doyon/Demers, la viande des porcs et des bœufs — également mis à mort —, de par sa disposition, redevient corps, anthropomorphisé, certes, mais soulignant la proximité des chairs animale et humaine. Momentanément et de façon indirecte, à travers l’œuvre, l’animal cesse d’être un « référent absent » — j’emprunte l'expression à Carol Adams, qui fait valoir que l’animal disparaît au moment où il est abattu pour devenir viande. Une odeur âcre, sucrée et vinaigrée se développe et persiste jusqu’à la fin de l’exposition, soulignant la matérialité de ce corps recomposé, de ces chairs biologiques qui s’imposent au spectateur. L’expérience de l’œuvre sollicitant plusieurs sens, mais non le goût, le rituel de l’eucharistie auquel invite le titre Prenez et mangez ne s’accomplit pas. L’installation n’est pas offerte en partage, telle un aliment réel et symbolique. La mise en présence déstabilisante de la viande peut néanmoins initier chez le spectateur un mouvement de recul, motivé par un possible dégoût alimentaire. Peut-être aussi lui permet-elle de faire un pas de côté, de modifier sa perspective sur cette chair, présentée comme transcendante par le dispositif, mais qui est souvent consommée au quotidien comme une marchandise de peu de valeur, et dont il est aisé d’oublier la provenance.

  

Médiagraphie

ADAMS, Carol J. 2010 [1990]. The Sexual Politics of Meat. A Feminist-Vegetarian Critical Theory, édition 20e anniversaire. New York : Continuum, 256 p.

DORAIS, Ève, Véronique Grenier et Eve Katinoglou. 2015. « Doyon/Demers », dans Véronique Grenier (dir.), Les Mangeurs. ORANGE 2012. Saint-Hyacinthe : Expression, Centre d’exposition de Saint-Hyacinthe et ORANGE, l’événement d’art actuel de Saint-Hyacinthe, p. 76-79.

DOYON, Hélène. 2007. « Hétérotopie. De l’in situ à l’in socius ». Thèse de doctorat en études et pratiques des arts, Université du Québec à Montréal, 167 p.

DOYON, Hélène. 2016. « Hélène Doyon ». École des arts visuels et médiatiques de l’UQAM. En ligne.

DOYON/DEMERS (Hélène Doyon et Jean-Pierre Demers). 2012. Prenez et mangez, installation présentée dans le cadre d’ORANGE, l’événement d’art actuel de Saint-Hyacinthe, 4e édition sous le thème Les Mangeurs, en collab. avec Expression, Centre d’exposition de Saint-Hyacinthe, La Ressourcerie, Canada, 15 septembre au 28 octobre.

DOYON/DEMERS (Hélène Doyon et Jean-Pierre Demers). 2016. DOYON/DEMERS. En ligne.

FISCHLER, Claude (dir.). 1994. Manger magique. Aliments sorciers, croyances comestibles. Paris : Autrement, 201 p.

FRENIÈRE, Paul-Henri. 2012. « La table est mise », Journal Mobiles, 16 septembre. En ligne.

FREUD, Sigmund. 1985 [1917]. « Deuil et mélancolie », dans Métapsychologie. Paris : Gallimard, « Idées », p. 147-174.

FREUD, Sigmund. 1999 [1912]. Totem et tabou. Interprétation par la psychanalyse de la vie sociale des peuples primitifs. Paris : Payot, « Petite bibliothèque Payot », no 9, 240 p.

KILGOUR, Maggie. 1990. From Communion to Cannibalism. An Anatomy of Metaphors of Incorporation. Princeton : Princeton University Press, 310 p.

NICOLAÏDIS, Nicos. 1988. La théophagie. Oralité primaire et métaphorique. Paris : Dunod; Bordas, « Psychismes », 154 p.

PONTALIS, Jean-Bertrand (dir.). 1972. Nouvelle revue de psychanalyse. Destins du cannibalisme, no 6, automne, 281 p.

Pour citer

LAMBERT-PERREAULT, Marie-Christine. 2016. « Prenez et mangez », Captures, vol. 1, no 2 (novembre), contrepoints « Raconter l’aliment ». En ligne : http://www.revuecaptures.org/node/576